MM. Charcot et Magnan ont publié les meilleures observations de fétichisme, et notre étude ne sera qu’un commentaire de ces observations, auxquelles nous en avons joint de nouvelles ; elles sont relatives à des dégénérés qui éprouvent une excitation génitale intense pendant la contemplation de certains objets inanimés qui laissent complètement indifférent un individu normal. [...]



titre statue Flore, René Frémin Voici l’amant de la main. Ce dernier est très fréquent, si j’en crois mes nombreuses observations. Je choisis la suivante, qui est plus complète et plus riche en détails que les autres. [Elle] a trait à un jeune homme que j’ai connu pendant mes années de médecine. [...] Il adore les femmes : mais dans la femme, ce qu’il préfère à tout le reste, même à l’expression de la physionomie, c’est la main : la vue d’une jolie main détermine chez lui une curiosité dont la nature sexuelle n’est pas douteuse, car en se prolongeant, elle provoque l’érection. [...]



Nymphe à la coquille, Antoine Coysevox Tel est le fait dans toute sa simplicité. Avant de le compléter par de nouveaux détails, je tiendrais à marquer le point par lequel il sort de la physiologie normale. Ce qui lui donne, à mon avis, une empreinte pathologique, c’est que l’érection arrive par la seule contemplation de l’objet. Une excitation génitale aussi intense dépasse un peu le taux normal : mais ce n’est là, nous le verrons, qu’une différence de degré. Quand une idée obsédante règne dans l’esprit d’une personne, on voit souvent une foule d’autres idées s’orienter autour de l’obsession, qui détermine consécutivement une modification considérable du caractère et de la personnalité de l’individu. [...]



La toilette d'Atalante, Jean-Jacques Pradier dit James Chez le sujet dont je parle, la modification du caractère est peu profonde, parce que l’obsession n’est pas toute-puissante. Il a seulement une façon piquante de faire la cour à une femme : rien ne le désole comme le gant : quand il s’adresse à une femme gantée, c’est comme s’il faisait la cour à une femme voilée. Quand le gant est tiré, il n’a d’yeux que pour son objet de prédilection. Le prendre et l’embrasser sont ses plus grands plaisirs. [...]



Abel expirant, Jean-Baptiste Stouf L’excitation sexuelle que produit chez M. R. la contemplation de l’objet est augmentée par tous les bijoux qui peuvent l’orner. Sur ma demande, il constate que ces bijoux, pris à part, ne lui deviennent pas complètement indifférents au point de vue sexuel. La vue d’un bracelet à la devanture d’un bijoutier, et mieux encore la vue d’une bague étincelant sur fond de velours sombre d’un écrin lui font un sensible plaisir. Si nous ne nous trompons, nous voyons ici poindre une seconde perversion sexuelle, qui s’est greffée sur la première. Cette seconde perversion a pour objet des bijoux déterminés, c’est-à-dire des corps matériels et inanimés. [...]



La nymphe au scorpion, Lorenzo Bartolini Il est facile de comprendre comment [elle] s’est développé ; c’est certainement par l’effet de l’association des idées. Le bijou, se trouvant souvent rapproché de l’objet de son culte, a bénéficié d’une association de contiguïté. Une liaison s’est formée dans l’esprit de M. R. entre la main féminine et les pierreries étincelant autour des doigts, le cercle d’or entourant le poignet : le sentiment sexuel, en se développant, a suivi cette association d’idées comme un canal qui a servi à son écoulement ; et c’est ainsi que les bijoux - principalement les bagues - sont devenus peu à peu une cause distincte et indépendante de plaisir. [...]



Togatus complété d'une tête de l'empereur Auguste, Anonyme Ainsi donc, le fétichisme amoureux a une tendance à détacher complètement, à isoler de tout ce qui l’entoure l’objet de son culte, et quand cet objet est une partie d’une personne vivante, le fétichiste essaie de faire de cette partie un tout indépendant. La nécessité de fixer par un mot qui serve de signe ces petites nuances fuyantes du sentiment nous fait adopter le terme d’abstraction. Le fétichisme amoureux a une tendance à l’abstraction. Par là il s’oppose à l’amour normal, qui s’adresse à la totalité de la personne. [...]



L'amitié, Cristoforo Stati L’abstraction est plus complète chez l’amant des clous de bottine. La vue d’un clou, qu’il tient dans ses mains, et la vue d’une bottine garnie de clous lui donnent une excitation très intense. Aussi le voyons-nous achetant des souliers de femme, les emportant chez lui, et prenant plaisir à les garnir lui-même de clous. Ici, l’adoration pour l’objet matériel, quoique fortifiée par la présence de la femme, peut s’en passer. [...]



La nymphe Salmacis, François Joseph baron Bosio Dans certains cas le sujet de l’observation éprouve un sentiment sexuel d’autant plus vif que l’objet a un volume plus considérable. Ainsi, il nous est dit que l’intensité du spasme augmente chez l’amateur des clous, s’il y a beaucoup de clous, si les clous sont gros, s’ils sont posés à des souliers plutôt qu’à des bottines. Ainsi plus l’objet de cette espèce de culte est gros, plus le sentiment est ardent. [...] Ce malade, qui est l’amant de la main féminine, n’aime point les petites mains ; il préfère la grandeur moyenne, et même une grandeur un peu au-dessus de la moyenne. [...]



La nymphe Salmacis, François Joseph baron Bosio Il nous reste à signaler un des caractères les plus importants du fétichisme amoureux. La contemplation ou la palpation de la chose aimée, que ce soit un œil de femme, ou une oreille, ou un objet inerte, est accompagnée d’une excitation génitale intense, si intense et surtout si agréable que chez beaucoup de sujets elle paraît dépasser le plaisir normal qui accompagne le coït. Cet amour hors nature a une tendance à produire la continence ; disons mieux, il produit une impuissance de cause psychique. On n’a qu’à parcourir les observations précédentes : on y verra que la plupart des fétichistes sont des continents, l’amant de l’œil féminin est même, à trente-deux ans, encore vierge. [...]



Nymphe dite Aréthuse, Claude Poirier Il existe un grand et un petit fétichisme, à l’instar de la grande et de la petite hystérie, et c’est même là ce qui donne à notre sujet un intérêt exceptionnel. Si le grand fétichisme se trahit au dehors par des signes tellement nets que l’on ne peut pas manquer de le reconnaître, il n’en est pas de même du petit fétichisme ; celui-là se dissimule facilement ; il na rien d’apparent, de bruyant ; il ne pousse pas les sujets à des actes extravagants, comme à couper des cheveux de femme ou à voler des tabliers blancs ; mais il n’en existe pas moins, et c’est peut-être lui qui contient le secret des amours étranges et des mariages qui étonnent tout le monde. Un homme riche, distingué, intelligent épouse une femme sans jeunesse, ni beauté, ni esprit, ni rien de ce qui attire la généralité des hommes ; il y a peut-être dans ces unions une sympathie d’odeur ou quelque chose d’analogue : c’est du petit fétichisme. [...]



Statue cuirassée, Anonyme L’amour normal nous apparaît donc comme le résultat d’un fétichisme compliqué ; on pourrait dire que dans l’amour normal le fétichisme est polythéiste : il résulte, non pas d’une excitation unique, mais d’une myriade d’excitations ; c’est une symphonie. [...] L’amour normal est harmonieux ; l’amant aime au même degré tous les éléments de la femme qu’il aime, toutes les parties de son corps et toutes les manifestations de son esprit. [...]



Le temps découvrant la vérité, Attribué à Honoré Pellé Dans la perversion sexuelle, nous ne voyons apparaître en somme aucun élément nouveau ; seulement l’harmonie est rompue ; l’amour, au lieu d’être excité par l’ensemble de la personne, n’est plus excité que par une fraction. Ici, la partie se substitue au tout, l’accessoire devient le principal. Au polythéisme répond le monothéisme. L’amour du perverti est une pièce de théâtre où un simple figurant s’avance vers la rampe et prend la place du premier rôle.















Texte extrait de Alfred BINET, « Le Fétichisme dans l’amour », Études de psychologie expérimentale, Bibliothèque des actualités médicales et scientifiques, Octave DOIN Éditeur, Paris, 1888, pp. 1-85. ; reproduit en intégralité à cette adresse . Clichés pris au Musée du Louvre.